Samedi 1er décembre 2018 – Le tour des Rocchaudes

Y’a pas que l’jaune dans la vie !

Il y a aussi le blanc qui s’épand mollement dans les fonds de vallée en grosses taches pataudes semblables à des ballots d’ouate effilochée qu’on aurait posés là, comme on aurait posé un couvercle sur la froidure matutinale des derniers jours d’automne…

Il y a aussi le vert qui se promène partout, depuis le cours de l’eau affalée dans son lit de calcaire usé par les caresses jusques aux voluptueuses pinées qui dissimulent les versants de nos montagnes assoupies sous leur feuillage persévérant en passant par les troncs moussus des vieux chênes hâbleurs que moquent les saisons…

Il y aussi le rouge qui embellit les lèvres généreuses des baies de cynorhodon et les fesses rebondies des petites pommes sauvages que la gravité universelle a convoquées à terre, au milieu des cailloux placides, des herbes insolentes et des feuilles caduques qui n’en finissent plus d’être belles malgré la sénescence…

Il y a encore le bleu saillant des immenses ciels d’automne et celui des prunelles pulpeuses lesquelles ne sont rien moins que les beaux fruits des yeux de notre mère à tous, généreuse et prodigue, qui nous comble encore et toujours de ses bienfaits consolateurs en dépit de tout le mal que nous lui faisons…

Il y a enfin toutes les teintes subtiles qui font de la nuance le plus précieux des trésors, le plus riche des patrimoine et la plus intarissable des ressources…

 

 

 

 

Samedi 17 novembre 2018 – Le Mont Vial

Il aurait fallu un peu plus que 282 000 gilets jaunes pour nous empêcher d’aller en montagne ce 17 novembre. De gilets jaunes, donc, nous ne vîmes point et en fûmes bien aise. Mais ce que nous ignorions par contre, c’est qu’en nous engageant sur le tour du Mont Vial nous allions bientôt nous trouver au beau milieu du terrain de jeu de quelques dizaines de gilets oranges…

Une demie-heure à peine après que nous fûmes partis, quelque coups de feu opportunément gaspillés nous prévinrent que nous allions devoir nous tenir sur nos gardes si nous ne voulions pas être pris pour cible comme de vulgaires VéTéTistes.

Il allait nous falloir ruser pour passer entre les projectiles de ces versatiles gilets fluos d’une autre couleur que le bleu du ciel, le vert des bois, le rouge des sanguins ou le jaune des phacochères, enfin je veux dire des fachofachés (ou inversement).

Mais la perspective de se voir gratifier d’une part de gâteau fait maison supplémentaire au moment du pique-nique suffisant à exciter l’héroïsme de tout bon accompagnateur qui se respecte (et qui, de ce fait, respecte son estomac), notre guide fit preuve alors d’une bravoure et d’une audace hors du commun…

D’abord, il laissa tout le monde passer devant lui car rien n’est plus affligeant que de mourir d’une balle dans le dos. Ensuite, il se tint coi en chantant dans sa tête la fameuse chanson de Georges Brassens (Qu’il avait donc du courage, tous devant, tous devan, an, ant, tous devant et lui… derrière). Il était en effet persuadé que lorsqu’il ne sait pas quoi, le gilet orange tire. Car le gilet orange a horreur de ne pas savoir. Savoir quoi ? Est-ce que je sais moi ? Et il était près à recevoir la première balle. Lorsque les coups de feu commencèrent de retentir à l’arrière de notre troupe intrépide, notre valeureux guide passa devant, conscient de la nécessité de montrer l’exemple, et se mit à courir. C’était l’attitude la plus appropriée. La balle d’un gilet orange est pareille à la flèche de Zénon. Elle est toujours immobile. En effet; comme l’a prouvé cet ingénieux philosophe de l’antiquité, un objet volant (qu’il soit ou non identifié) est à chaque instant V immobile. Le temps étant une succession d’instants, un instant T va suivre l’instant V qui le précède. Au cours de cet instant T, la flèche sera aussi immobile qu’au cours de l’instant V. Rajoutez maintenant à cette suite d’instants, un instant identique aux deux précédents (appelons-le T mais nous aurions tout aussi bien l’appeler V, vous me suivez ?). Cela donne la succession d’instants suivante : VTT. Or si le VTT était immobile, le chasseur ne pouvait pas le rater…

C’est pourquoi nous courûmes ! Bien nous en prit car 282 000 balles immobiles nous cernaient de toutes parts, prétendant bien nous empêcher de passer, nous qui ne faisions que passer justement. Et nous passâmes, car nos âmes n’étaient pas encore destinées à passer sur l’autre rive.

Sur l’autre rive certainement pas, mais sur l’autre versant oui. Sains et saufs nous étions. Et tout cela grâce à la sagacité et la gourmandise de notre guide.

– Alors ? me direz-vous.

– Eh bien, rien ! Nada ! Des nèfles ! vous répondrai-je.

– Comment, de récompense il n’y eut point ? vous étonnerez-vous ?

– Hélas ! 282 000 fois hélas, pas le moindre gâteau ne sortit des sacs de cette troupe ingrate. J’ai failli mourir pour… rien.

 

 

Dimanche 4 novembre 2018 – Le vallon de Saint-Blaise et les sculptures de Jean-Pierre Augier

Comme un instant d’éternité

Sur son étal aux reliques ferrugineuses,

Outils au rebut, vieilleries miraculeuses…

Démiurge, le maître façonne le temps,

Le remodèle, à l’aune de son talent :

L’âpre labeur d’antan désormais sublimé

En divines et fines formes féminines…

De joyeux phénix peuplent même la forêt.

Dans son atelier, un secret ballet s’anime :

Des esquisses animales, vivant bestiaire,

Ses enfants issus d’un fertile imaginaire.

Délicatement apposée sur chaque objet,

La pâte abolit la rouillure des années :

A notre regard, un instant d’éternité.

Socs d’araires, lames, maillons, marteaux ou clefs,

Des outils, la rudesse et la rusticité

Transfigurées en gracieux couples enlacés

Dansant la vie, la beauté, un élan, l’envol…

Un art, geste d’amour, valant mille paroles.

Ovales ou arabesques, sculptures en rond,

La courbe émouvante de ces ventres féconds

Couvant le futur d’une douceur infinie :

Merci, Monsieur Augier, pour cette épiphanie !

Et merci à Marie-Nat pour ces jolis mots…

Samedi 20 octobre 2018 – Haut Var – Tête de la Colombière

Ce jour là, nous croyions n’être que six.

En vérité nous étions une multitude.

Ainsi que des ravis dotés, sans qu’ils le sussent, du don d’ubiquité…

En montant, très solennellement,

Émilie émit l’hypothèse

Que Patrick n’a de patrie qu’en montagne.

C’est sans doute vrai.

Plus haut, où les arbres renoncent,

Fleur se serait bien plantée là,

L’idée l’effleura,

Mais nul n’est fleur, hors son pays…

L’objectif enfin apparut dans la mire.

Nous alignâmes alors

Tout ce que nous trouvâmes autour de nous

Pour tracer l’azimut :

Carreaux, lits, nœuds et Caroline aussi…

Puis, lorsque nous fûmes parvenus au sommet,

Anne sortit un appeau

Et pria la Tramontane

De nous y siffler la chanson de Peau d’Âne.

Mais la Tramontane

Est un vent que l’appeau damne.

Si bien qu’elle s’en fut, sans rien siffler,

Toute penaude, à travers la montagne.

Et nous pûmes ainsi

Déjeuner tout là-haut,

Perchés sur le sommet,

En ayant eu, rare privilège,

La peau du vent mauvais…